LA STRATEGIE ENERGETIQUE 2050 DE LA CONFEDERATION EST-ELLE PRATICABLE ?

Prof. B.Giovannini[1]

La Stratégie énergétique 2050 publiée par le Conseil Fédéral dans son message du 4 septembre 2013 propose deux objectifs principaux : une réduction d’un facteur quatre des émissions de CO2 et la sortie du nucléaire. Pour atteindre ces objectifs la Stratégie 2050 préconise une amélioration très significative de  l’efficacité énergétique et un développement massif des énergies renouvelables. Je me propose de préciser de façon concrète ce qu’impliquent ces ambitions, et de tirer des conclusions de cette analyse.

C’est à une véritable transition énergétique que nous invite la Stratégie 2050 : d’ici le milieu du siècle la consommation totale d’énergie doit être diminuée d’un facteur deux et la production d’électricité par les nouvelles énergies renouvelables doit être multipliée d’un facteur 18. Pour assurer la diminution des émissions de gaz à effet de serre, la consommation d’énergies fossiles doit diminuer d’un facteur de quatre !

 La question fondamentale est de savoir si ces objectifs sont réalisables dans les 36 ans qui nous restent jusqu’en 2050.

En fait, derrière les épais rapports qui nous sont soumis, l’essentiel est assez simple.

Pour l’électricité renouvelable appelée à remplacer l’électricité nucléaire, on compte surtout sur le photovoltaïque (46% de l’effort), mais aussi sur l’énergie éolienne (18%), la géothermie (18%), la biomasse (5%) et les Stations d’épuration et usines d’incinération des ordures ménagères (13 %).

Que signifient ces chiffres ? Pour le photovoltaïque, il faut installer environ 90 km2 de panneaux, peut-être un peu moins si le rendement de ces panneaux s’améliore. Pour situer ce chiffre, on estime la surface totale disponible (c.à.d. bien orientée et exposée) sur les bâtiments nouveaux et existants à 100-150 km2. Et il y a évidemment d’autres surfaces ( terrains industriels désaffectés, ou terrains généralement impropres à l’agriculture, bords d’autoroutes, parkings etc). Praticable ? Difficile, mais à vues humaines possible.

Pour l’éolien, il s’agit d’installer 800 grandes éoliennes. Techniquement possible, mais aussi longtemps que personne ne les veut près de chez soi, extrêmement difficile. Il faudra changer les règles du jeu.

Pour la géothermie, il faut attendre le résultat des études et projets pilote en cours ; on peut être optimiste ou pessimiste, mais il n’y a pas assez d’information pour se faire une opinion fondée. Il faut souligner ici qu’il est beaucoup plus facile d’extraire simplement de la chaleur des sources géothermiques. Pour produire de l’électricité, il faut aller beaucoup plus profond, et c’est plus difficile.

La biomasse est la seule source dont le potentiel est évalué à  un niveau nettement inférieur à son potentiel, essentiellement pour des questions de coût.

Conclusion : l’ambition de remplacer l’électricité nucléaire par des sources renouvelables est probablement praticable. Produire cette quantité d’électricité de cette manière posera de nombreux problèmes aux ingénieurs et à la politique d’aménagement du territoire et de protection de la nature et du patrimoine, mais ces problèmes sont solubles, j’en suis convaincu.

Le remplacement du nucléaire  actuel par des énergies renouvelables aura un coût. Ce coût est évalué dans le rapport d’experts à environ 5 cts par kWh en 2050 (le coût du kWh passerait de 7 cts aujourd’hui à 12 cts en 2050). Ce coût devra être supporté par le consommateur. Mais il ne faut pas oublier dans ce contexte que le remplacement des centrales nucléaires actuelles par des centrales de troisième ou quatrième génération entraînerait aussi une augmentation substantielle du coût de l’électricité nucléaire. Sans compter une réévaluation possible des coûts de démantèlement, qui ont été jusqu’ici, selon certains experts, sous-évalués. Le Conseil Fédéral a d’ailleurs proposé très récemment de demander aux producteurs de faire un effort financier supplémentaire.

Qu’en est-il de l’ambition de diminuer les émissions de CO2 d’un facteur 4 ? Cette ambition repose principalement sur l’amélioration de l’efficacité énergétique, et l’essentiel de l’effort doit porter sur le chauffage des bâtiments (  50  % de l’effort) et le transport (  34 % de l’effort).

Pour le chauffage on préconise que dès 2020 les bâtiments nouveaux et rénovés consomment environ 10% de ce que consomment en moyenne aujourd’hui les bâtiments existants. Ce sont les caractéristiques de ce qu’on appelle des bâtiments à énergie zéro. Ce genre de performance n’est accessible aujourd’hui que dans des circonstances exceptionnelles, et il faut que les habitants participent activement par leur comportement et mode de vie à ce résultat. A chacun de juger, mais il m’apparaît qu’il s’agit là d’un objectif extrêmement ambitieux, et probablement hors d’atteinte, surtout pour les rénovations.

Le scénario envisagé  pour le transport prévoit une amélioration de l’efficacité énergétique et une substitution des voitures à essence par des voitures électriques. Pour les nouvelles voitures à essence l’efficacité doit atteindre 60 gr CO2/km en 2050 (aujourd’hui : 200 gr CO2/km en moyenne, 148 gr CO2/km pour les voitures neuves).

Ces objectifs sont techniquement accessibles, et il suffirait en principe d’édicter les normes correspondantes, ce qui éliminerait en pratique les grosses voitures.  Techniquement possible mais probablement politiquement impossible. Dans ce domaine, notre pays suivra sans doute les normes européennes. Sur le plan européen les normes d’émissions de CO2  pour les voitures automobiles sont âprement discutées.  La Commission européenne a proposé que les nouvelles voitures n’émettent pas plus de 95 gr de CO2/km à partir de 2020, mais l’Allemagne, qui produit beaucoup de grosses berlines, s’y oppose fermement. Le Parlement européen préconise que la moyenne des nouvelles voitures n’excède pas 68-78 gr de CO2/km dès 2025. On verra.

Et qu’en est-il des économies d’électricité ? Dans ce domaine il existe dans toutes les utilisations des potentiels considérables d’économies, mais ces potentiels sont largement compensés par le développement de nouvelles applications, notamment pour l’informatique, les pompes à chaleur et les voitures électriques. Pour se convaincre qu’il existe des potentiels considérables d’économies dans l’utilisation de l’électricité, il suffit de considérer l’exemple des réfrigérateurs domestiques. Toutes choses étant égales par ailleurs, la consommation d’un réfrigérateur peut varier d’un facteur quatre  entre les A++ et les G. Et on trouve encore sur le marché des appareils non étiquetés qui consomment six fois plus qu’un A++ ! Il faut préciser cependant qu’aujourd’hui plus de 75% des réfrigérateurs vendus sont A+ ou A++. Depuis le 1 janvier 2013, les nouveaux réfrigérateurs mis en circulation doivent être A++ ou mieux. Et on voit apparaître des appareils A+++ qui consomment encore 20% de moins qu’un A++.

Le stockage de l’électricité dans la perspective d’un développement important de l’éolien et du photovoltaïque présentera un problème important, car l’énergie électrique ne sera pas nécessairement produite au moment et où on en aura le plus besoin. Et il faudra aussi adapter le réseau électrique, car celui-ci, aujourd’hui connecté à des sources localisées et importantes, devra se fournir à un très grand nombre de sources dispersées sur tout le territoire. Ces problèmes sont réels, mais peuvent sans doute être résolus, notamment par une meilleure adaptation de la consommation à la production.

 

Quelles conclusions faut-il tirer de ce bref survol ?

La Stratégie 2050 proposée par le Conseil Fédéral est la seule politique raisonnable possible : il faut absolument aller vers un développement optimal des énergies renouvelables et une utilisation maximale des potentiels d’efficacité énergétique, et il faut féliciter le gouvernement de notre pays de prendre ce problème à bras le corps. Cela dit, les hypothèses que l’on doit  faire pour satisfaire aux objectifs cités au début de cet article sont à la limite du praticable.

Pour l’électricité renouvelable, on peut y arriver, mais ce sera sans doute difficile. Pour la division par quatre des émissions de CO2, l’examen attentif des hypothèses faites montre que l’objectif paraît inaccessible, du moins dans les délais prévus. A moins qu’il se passe une grande catastrophe climatique quelque part dans le monde qui change complètement les mentalités et les modes de vie, notre société n’est sans doute pas prête à opérer les changements nécessaires.

Et, dirons certains, pourquoi ne pas simplement faire confiance au nucléaire pour diminuer la consommation d’énergies fossiles ? C’est techniquement possible mais quand on compare la diminution envisagée et la production d’une grande centrale nucléaire aujourd’hui, on voit qu’il y a entre les deux un facteur de plus de quinze. Il faudrait donc envisager la construction d’un nombre respectable de centrales. Ceci  était bien d’ailleurs la perspective implicite de la politique suisse de l’énergie il y a une quarantaine d’années, au moment des grandes controverses nucléaires mais un tel programme est aujourd’hui politiquement impensable.

 



[1] Bernard.giovannini@unige.ch. Cet article est un résumé d’un article beaucoup plus complet que l’on peut trouver sur le site www.bgiovanno.ch